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Diamants de Givre - Chapitre 1 (Tizirel)


Tizirel arriva dans le village où, selon leurs informations, le traître se cachait au lever du soleil. Elle avait voyagé dans la nuit, sous le couvert de l’obscurité, pour éviter d’être remarquée. C’était sa dernière mission avant d’intégrer la garde royale et chaque instant comptait. Elle était à la recherche d’un illusionniste qui travaillait avec l’envahisseur. Ce Sahir était doté d’un pouvoir de la nuit redoutable – un pouvoir auquel elle n’avait jamais fait face, mais auquel elle s’était préparée. Elle descendit de son cheval avec son arc et ses flèches et se dirigea vers la maison qui lui avait été décrite la veille. Ils soupçonnaient le traître d’avoir des complices qui, depuis plusieurs jours, l’aidaient à se dissimuler.

Tizirel regarda autour d’elle, mais n’entendit rien d’inhabituel. L’effet de surprise serait son plus grand allié. Elle essaya dans un premier temps de tourner la poignée, mais la porte était verrouillée. Elle était néanmoins fragile et en bois. La jeune femme prit son élan et, d’un coup de pied, fit trembler les gonds. Elle y ajouta un coup d’épaule qui finit par faire céder la porte.

Le bruit avait alerté les hôtes de la maison. Un homme apparut face à elle alors qu’elle entrait, mais elle le regarda à peine. Il avait des yeux de couleur ambre, et celui qu’elle cherchait partageait avec elle le regard vert des enchanteurs. Elle courut vers l’intérieur de la maison. L’homme tenta de l’arrêter d’une main sur son bras. Le pouvoir de Tizirel se réveilla à son contact. Elle pouvait sentir les battements de cœur de la personne qui la retenait et qui ne comprit que trop tard qu’elle absorbait son énergie. Il la lâcha comme si sa peau le brûlait et tomba sur le sol dans un bruit sourd. Il était seulement affaibli, pas mort, et elle n’avait pas le temps de s’en préoccuper plus longtemps. L’illusionniste allait s’enfuir.

Elle ouvrit les portes de toutes les pièces sur son chemin. La première chambre était occupée par une femme terrifiée, la deuxième par des enfants, mais la troisième était vide, avec une fenêtre ouverte. Tizirel la traversa et vit une silhouette se dirigeant vers la forêt. Elle la suivit sans perdre de temps. Elle ne le laisserait pas s’échapper. Elle ralentit pour tirer une flèche, qui se ficha dans un tronc d’arbre juste devant le traître. Il s’arrêta net au milieu du bois et, lorsqu’il se retourna, elle put enfin voir ses yeux. Elle le tenait.

Il leva les bras au ciel et, pendant un instant, elle crut qu’il allait se rendre. Mais la seconde suivante, des soldats se tenaient entre elle et lui. Ils étaient en position de combat, leurs épées en main. Une petite voix lui assurait que tout cela était faux, qu’ils étaient sortis de nulle part et qu’ils ne pouvaient pas être réels. Mais, lorsque l’un d’eux s’approcha et leva son épée, elle tira son propre sabre par réflexe. Quand elle frappa, le soldat disparut en volutes de fumée. Elle voyait à peine l’illusionniste entre tous ces corps. Elle rangea son épée pour reprendre son arc. Elle essaya de le viser à plusieurs reprises avec ses flèches, mais elle le ratait à chaque fois. Elle devait le ramener vivant, mais l’envie de le tuer devenait de plus en plus pressante alors qu’elle combattait des êtres imaginaires, évitait des coups qui n’avaient jamais été donnés et luttait contre des horreurs qui n’existaient pas. Elle allait en perdre la tête.

Elle devait se rappeler ce qu’elle avait à faire pour prendre le dessus et ne pas céder à la peur alors que les soldats devenaient sous ses yeux des ombres sans visages. L’une d’elles tendit les mains vers elle pour l’étrangler. On l’avait préparée. Elle était prête. Il fallait qu’elle détermine, dans un premier temps, à quel type d’illusion elle avait affaire. Le plus souvent, elles étaient intangibles, mais certains enchanteurs étaient capables de reproduire l’effet d’un toucher. Elle tenta d’attraper les bras de la silhouette difforme et ses doigts se refermèrent sur eux-mêmes. Elle ne risquait rien, il fallait qu’elle oublie ce qu’elle voyait.

Elle avança, mains tendues et désarmées, les laissant traverser les ombres qui se multipliaient autour d’elle. Elle tenta de contrôler le tremblement de ses jambes et continua de marcher. Sa vue était trompeuse, mais elle devina le corps de l’illusionniste qui se jetait sur elle. Ils tombèrent sur le sol. Il lui donna un coup de poing en plein visage et elle fut prise de vertiges quelques secondes avant de reporter son attention sur le corps de l’homme, sur tous les points de contact qui lui donnaient un avantage. En quelques instants, il était inconscient. Elle soupira en se redressant.

Elle porta difficilement le Sahir jusqu’à son cheval. Puis elle chuchota à l’oreille de l’animal, utilisant ses capacités de communicante pour l’amener à se baisser. Cela lui permit de déposer le corps de l’illusionniste sur la selle. Une fois le cheval redressé, elle marcha à ses côtés, le guidant hors de la forêt et vers la sortie du village, où l’attendaient deux membres de la garde royale. Ils étaient chargés de l’escorter, une fois sa mission réussie. Au cours de leur voyage vers la capitale, elle dut affaiblir le traître à chaque fois qu’il tentait de se réveiller. Elle en profita également pour absorber une partie du pouvoir de l’illusionniste – juste assez pour être capable de créer des ombres elle aussi. Elle était ce qu’on appelait une absorbeuse. Elle pouvait voler aux autres leur énergie. Elle était capable de ressentir la force vitale qui résidait en eux, tout en étant appelée par leurs pouvoirs. Des pouvoirs qui n’étaient pas siens, mais qu’elle voulait posséder. Au contact de l’homme qu’elle avait capturé, elle réussit à se contrôler et à ne pas en absorber trop.

Les enchanteurs de la nuit étaient rares, ils étaient pour la plupart craints et vivaient en autarcie. Certains faisaient pourtant partie de la garde du roi. Parmi eux, on pouvait compter quelques illusionnistes et des transmutants capables de modifier la matière, mais aucun nécromancien. Quant à Tizirel, elle allait en devenir la seule absorbeuse.

Elle arriva alors que la nuit tombait, et fut accueillie par Imoran Ziane, l’un des conseillers du roi. Elle descendit de son cheval, ses jambes parvenant à peine à la soutenir après son voyage. Les deux gardes s’occupèrent de la monture de l’absorbeuse ainsi que du corps inconscient de l’illusionniste. Son destin était désormais entre les mains des télépathes, qui feraient tout pour découvrir ce que le traître savait. Peut-être qu’il coopérerait à son réveil et leur apporterait des informations utiles. L’empereur de Narca serait bientôt aux portes de leur pays et ils craignaient chaque jour un peu plus son attaque. Il n’avait pas encore conquis Hùsiad, mais cela ne saurait tarder. Ils seraient les suivants. Cependant, Mabalad ne tomberait pas, Tizirel en était persuadée.

— Une nouvelle mission t’attend, lui annonça Imoran une fois qu’elle fut arrivée à son niveau.

Tizirel retint un soupir. Il aurait pu attendre quelques heures avant de le lui annoncer… mais elle ne voulait pas qu’il prenne conscience de son état de fatigue. Elle se contenta donc de hocher la tête.

— Je te laisse te préparer, continua-t-il. Zéphir viendra te chercher pour t’amener à la salle du trône.

Elle remercia Imoran et se détourna, ne pensant qu’à se reposer avant d’entendre parler de sa future mission.

Elle se dirigea vers l’école des enchanteurs et prit le chemin qui menait aux dortoirs. Elle déposa ses affaires près de son lit et récupéra une tenue de rechange, avant de passer dans la grande salle de bain partagée. Elle lava et frotta son corps pour le débarrasser de cette longue journée à cheval.

En retournant dans sa chambre, elle trouva Jelia assise devant son bureau, plongée dans la lecture d’un livre sur les plantes médicinales. Près d’elle, une carafe d’eau et une assiette sur laquelle étaient déposés quelques msemen – des carrés de crêpes feuilletées. Lorsque la porte s’ouvrit, la jeune femme, qui était elle aussi une Sahira, se leva. Elle tendit un verre d’eau à Tizirel, qui le but avec avidité, avant de se servir dans le plat qui lui avait été apporté.

— Merci, souffla-t-elle après avoir avalé sa première bouchée.

— On m’avait dit que la combattante était revenue. Alors, c’est officiel ? Tu fais partie de la garde royale ? demanda-t-elle en prenant Tizirel dans ses bras.

Jelia était une soigneuse, une enchanteresse aux pouvoirs de lumière qui avait la possibilité de guérir les blessures et les maladies. Depuis quelques années maintenant, elle s’occupait des animaux du palais.

— Pas encore, répondit Tizirel, mais ça devrait l’être bientôt.

Elle rendit son étreinte à son amie avant de s’effondrer sur son matelas. Jelia vint s’asseoir à côté d’elle et tira la couverture jusqu’aux épaules de l’absorbeuse. Celle-ci n’était plus consciente que de son lit. Il lui fallut à peine quelques minutes pour trouver le sommeil.

***

Quand elle se réveilla, elle se rendit compte que Jelia s’était assoupie sur le bureau, sa joue posée entre les pages du livre qu’elle lisait. Il devait être terriblement ennuyeux. Tizirel comprit aussi que quelqu’un frappait à la porte et que c’était ce bruit qui l’avait tirée de ses rêves. Elle s’extirpa de son lit, regrettant déjà sa chaleur. Elle tourna la poignée, les yeux à peine ouverts. Zéphir se tenait sur le seuil. Il appuya un bras sur le chambranle et la regarda de haut.

— Réveille-toi, le roi t’attend.

— Je suis réveillée, je te signale, marmonna-t-elle.

— Tu n’as pas l’air de savoir où tu es. Tu te rappelles au moins comment tu t’appelles ?

— Laisse les questions compliquées pour plus tard, répondit-elle en balayant les mots de son interlocuteur d’un geste de la main.

Elle retourna dans sa chambre pour voir si Jelia dormait toujours. Elle en profita pour s’attacher les cheveux en une queue de cheval et passer un peu d’eau sur son visage à l’aide d’une serviette imbibée. Elle sortit dans le corridor, où Zéphir l’attendait.

— Ton père m’a dit que tu m’escorterais à la salle du trône. Tu as peur que je me perde ?

— Je ne voulais pas te priver de ma compagnie.

— Quelle chanceuse je suis !

Il hocha la tête en signe d’assentiment. Elle ne put s’empêcher de sourire. Zéphir était le fils aîné d’Imoran. Il avait vingt et un ans, soit trois ans de plus que Tizirel, et c’était lui qui lui avait appris à se battre et à manier les armes. Il ne l’avait jamais considérée comme une élève douée et ne se gênait pas pour le lui dire, mais il était aussi devenu un ami, même s’il était la cause de beaucoup de ses blessures. Si elle avait réussi à s’améliorer, jusqu’à être jugée apte à réaliser différentes missions pour la couronne, c’était grâce à lui.

— Ta bonne humeur nous a manqué à tous. J’espère que le roi ne va pas être ébloui par ton sourire…

— Il sera ébloui par le fait que je marche encore droit.

Zéphir lâcha un rire franc. Ils se dirigeaient vers le palais et elle voyait qu’il ralentissait le pas pour ne pas la dépasser. Sa mission allait-elle commencer sur-le-champ ? Depuis que le risque d’invasion semblait plus réel, elle avait eu très peu de temps pour elle. Elle savait qu’elle avait voué sa vie au royaume, mais elle espérait pouvoir reprendre son souffle quelques instants, se rappeler qui elle était quand elle ne courait pas après les traîtres et les hors-la-loi. Il fallait pourtant qu’elle se reprenne. Elle n’était pas arrivée jusque-là pour demander un traitement de faveur au roi. Il avait une mission à lui donner et elle avait un rôle à remplir.

Il y avait quelques personnes présentes dans la salle du trône, surtout des conseillers et des membres de la garde. Le roi, Son Altesse Ilyan-Majid, était assis, le dos droit, et Imoran faisait les cent pas au centre de la pièce. Il leva la tête en les entendant arriver. Il sourit brièvement à son fils, qui se contenta d’un hochement de tête en guise de réponse. Le conseiller du roi avait trois enfants, et Zéphir était le seul à ne pas être né Sahir. Il en parlait très peu, mais Tizirel savait qu’il avait appris à se battre pour montrer à ses parents de quoi il était capable, lui aussi. Il n’avait peut-être pas de pouvoirs, mais ses compétences en combat l’avaient rendu indispensable à la formation des enchanteurs.

Tizirel croisa le regard du roi. Malgré sa prestance habituelle, il avait l’air fatigué. Les troupes de Narca approchaient, dirigées par l’empereur Marc III, et ils devaient se préparer à combattre. Les soldats s’entraînaient, les généraux développaient de nouvelles stratégies et les enchanteurs s’organisaient en fonction de leurs capacités. Les augures tentaient de lire l’avenir et de donner sens à leurs visions, les soigneurs mettaient en place des équipes qui partiraient avec les combattants, les télépathes les plus puissants étaient préparés à devenir des espions, et les communicants essayaient de créer des barrières naturelles en amadouant les plantes et les animaux. De longue date, Mabalad était un territoire pacifiste qui se voulait en harmonie avec toute chose et tout homme. Ils avaient toujours apporté leur aide aux autres nations et avaient respecté l’Arbre sacré ainsi que leur part de larmes. Il leur paraissait néanmoins essentiel, face à la situation, de changer de position.

Tizirel avait appris dès son plus jeune âge à recueillir ses larmes. Elle se souvenait du soldat qui venait les récupérer tous les mois pour les rapporter au palais. Elles représentaient une partie des taxes payées au roi, qui les utilisait ensuite pour nourrir l’Arbre sacré. Tous les territoires se devaient d’offrir une certaine quantité de larmes, mais chacun fonctionnait différemment. À Narca, ces gouttelettes salées étaient la principale monnaie d’échange, alors qu’à Mabalad, le troc était au centre des affaires et les larmes n’allaient qu’au roi.

Ce dernier fit signe à Tizirel d’avancer seule. Elle marcha vers lui pendant que Zéphir, après une révérence, s’effaçait dans un coin de la pièce. Elle posa un genou à terre, sentant le support solide qu’offrait le sol froid du palais accueillir le poids de son corps. Elle leva les yeux pour rencontrer ceux du roi. Il lui adressa un signe de tête discret et elle imagina le sourire que son expression imperturbable cachait peut-être. La fierté qu’elle ressentait face à lui, après tous ces mois d’efforts, lui fit presque oublier ses membres endoloris par sa dernière mission. Imoran lui intima de se lever et elle obtempéra.

— Tizirel Elezigh, commença le conseiller, vous avez réussi à mener votre mission à bien et le royaume vous en est très reconnaissant. Vous devenez officiellement en ce jour membre de la garde de Sa Majesté et vous combattrez avec des enchanteurs et soldats pour protéger votre nation.

Un sourire se dessina sur le visage de Tizirel alors qu’une femme aux yeux ambre s’approchait d’elle, un bol entre ses doigts. Cette dernière lui prit la main et appliqua du henné sur sa paume avant d’enrouler un bandage autour et de réciter une prière. Le roi regardait la scène en silence. Personne n’osait parler, ni faire remarquer qu’il était rare qu’un enfant de la nuit parvienne à entrer dans les faveurs d’Ilyan-Majid et d’Imoran. Personne ne croisait son regard, ni ne se sentait obligé de souligner qu’une jeune femme de son âge ne devrait pas être à la recherche de batailles à mener. Combien de fois avait-elle entendu dire quelles auraient dû être ses aspirations ? Se marier et cacher son pouvoir destructeur. Une autre chose qu’on lui répétait souvent était qu’elle n’écoutait jamais.

Les yeux de Tizirel éclataient d’un vert sans pareil alors que sa place dans le monde se faisait moins vague. Elle sentait la teinte orangée du henné imprégner sa paume. Son odeur caractéristique lui rappelait son enfance, les fêtes passées en famille, les réveils pressés au cours desquels elle courait mettre sa main sous l’eau pour voir si un rond parfait s’était dessiné sur sa peau une fois la pâte partie. Mais, quand elle repensait à son passé, elle se souvenait surtout du rejet, de la solitude.

Ce jour-là, dans la salle du trône, elle n’était plus une novice inconsciente de ce que son pouvoir impliquait. Elle savait désormais ce dont elle était capable, mais aussi les limites à ne pas franchir. Seules la possibilité de souffrir d’un surplus de magie et celle de causer la mort la retenaient d’engloutir toute l’énergie qui était à sa portée. Et le visage d’une enchanteresse lui apparaissait, accompagné d’une odeur de lavande et de prières qui la ramenaient toujours à la raison sans qu’elle sache pourquoi ni comment.

Un sourire léger décorait le visage du roi, qui se leva, les mains tendues.

— Nous remercions le Ciel de t’avoir mise sur notre chemin. Mabalad sera toujours protégé par les membres de la garde et tu en fais maintenant partie. Il est temps de prêter serment.

Tizirel vint se placer face à lui, levant les mains à son tour.

— Je jure de toujours défendre ma nation, de mettre les besoins des autres avant les miens, d’être une guerrière, mais aussi une sœur, d’être une arme, mais aussi un cœur, de sauver des vies et de donner la mienne. 

C’était officiel. Elle aurait éclaté en sanglots si le moment n’avait pas été aussi solennel.

Lorsque la salle du trône se vida peu à peu, le roi reprit la parole :

— J’espère que tu as pu te reposer.

— Je…, commença-t-elle, soudain gênée. Oui, merci.

— Je suis heureux de l’entendre. Mais j’ai des nouvelles moins joyeuses à t’annoncer.

Tizirel fronça les sourcils et prit une longue inspiration pour se préparer à ce qui allait arriver.

— Narca est au nord du pays et son armée s’apprête à attaquer.

Elle ne put cacher son choc. Elle pensait qu’ils auraient plus de temps pour se préparer. Elle croyait avoir encore plusieurs semaines devant elle.

— Nous y avons envoyé des soldats et des enchanteurs, mais… nous ne sommes pas prêts.

Tizirel resta silencieuse. Ilyan-Majid passa une main sur son visage avant de continuer :

— Les gens pensent que je suis l’enchanteur le plus puissant du royaume.

— Ce qui est le cas ? intervint-elle, ce qui aurait dû être une affirmation se transformant en interrogation.

— Non… non, Tizirel, dit-il. La personne la plus puissante n’est pas fidèle au royaume.

Ilyan-Majid était un soigneur qui pouvait sauver des vies sans l’aide d’herbes médicinales, contrairement à ses confrères. Il était connu pour ramener à la vie des personnes aux portes de la mort, pour redonner un souffle à ceux dont les poumons s’étaient arrêtés, pour guérir les blessures les plus profondes. Pour monter sur le trône, il avait dû prouver sa force tout au long de sa vie. Après la mort du roi qui l’avait précédé, il avait fait face à ses cousins et à son propre frère. Aucun d’eux n’était à son niveau. Il avait soigné une morsure causée par une créature de la nuit, ce que personne n’avait réussi auparavant. Seul l’enchanteur de sang royal le plus puissant pouvait devenir roi.

— Cette personne a quitté la capitale il y a des années et je pensais que c’était mieux ainsi. Nous ne pensions pas devoir faire face à l’armée rouge si vite, nous étions encore en négociations avec Narca, nous pensions pouvoir leur faire entendre raison. Mais, aujourd’hui, Hùsiad est tombé.

Tizirel resta silencieuse. Cela devait arriver, mais elle n’aurait pas pensé que les choses iraient aussi vite. La décision de l’empereur Marc III d’envahir les territoires voisins était toujours sans explication, mais Tizirel savait qu’ils n’allaient pas se laisser faire. Ils allaient se battre, même s’ils n’étaient pas prêts.

— Nous avons besoin d’elle, continua le roi. J’ai donc besoin que tu la retrouves.

— Pourquoi est-elle si importante ? Pourquoi maintenant ?

— Nous devons mettre toutes les chances de notre côté. Nous avons déjà envoyé des soldats à la recherche des groupes de combat autrefois illégaux. Je t’envoie pour retrouver une arme que je pensais ne jamais avoir à utiliser.

— Qui est-ce que je cherche ? demanda-t-elle avec gravité.

— Les gens l’appellent Ramila, parce qu’en disparaissant, elle a créé le sable et un désert sans fin. C’est pour cela qu’elle est introuvable.

— Mais on raconte que Ramila est une légende, que le désert a été causé par des êtres de la nuit qui ont perdu le contrôle et se sont retournés contre le royaume. Ils ont fini par le transformer pour toujours…

Tizirel récitait ce qu’elle avait appris, comme pour se convaincre elle-même.

— L’histoire est inventée de toutes pièces, assura le roi. Ramila existe et elle est capable de choses que la plupart des enchanteurs rêvent à peine d’accomplir.

— C’est une transmutante ?

— Non, Ramila n’est pas une enfant de la nuit. En réalité, elle possède tous les pouvoirs de lumière et… elle est capable de doter les personnes qu’elle soigne de magie.

Tizirel resta sans voix. Les histoires parcouraient Mabalad et se déposaient dans les esprits comme de la poussière apportée par le vent. On ne distinguait parfois plus le vrai du faux. Pouvait-il exister un être aussi puissant ? Le Ciel le permettrait-il ? Tizirel ne put s’empêcher de penser à tout ce dont elle serait capable si elle retrouvait cette Sahira et qu’elle absorbait ses pouvoirs. Est-ce qu’elle exploserait sous l’effet d’une trop grande énergie ? Ou deviendrait-elle à son tour une légende ?

— Il faut que tu la retrouves et que tu la ramènes au palais.

La voix du roi la tira de ses interrogations.

— La ramener ? répéta-t-elle.

— Oui. Affaiblie, mais vivante et avec ses pouvoirs.

— Mais…

Tizirel s’apprêtait à protester, mais le regard d’Ilyan-Majid, à la fois ferme et fatigué, la fit taire. Il était à la tête d’un royaume qui serait bientôt assiégé. La douleur se lisait sur son visage et elle ne pouvait lui rendre la tâche plus difficile en prolongeant la discussion. Mais pourquoi lui demander de la ramener avec ses pouvoirs ? Elle avait pensé qu’il l’envoyait pour les absorber, pour revenir avec cette puissance qu’elle mettrait au service du royaume. Il lui demandait rarement d’utiliser ses pouvoirs autrement que pour se défendre, mais s’il y avait un moment pour le faire, n’était-ce pas maintenant ? Hùsiad venait de tomber.

Elle était prête à tout pour aider son pays et elle savait qu’elle pouvait tenir la vie de quelqu’un entre ses doigts. Le tout était de réussir à s’en approcher suffisamment.

— Et tu ne seras pas seule, annonça Imoran en s’avançant.

— Zéphir vient avec moi ? demanda-t-elle avec étonnement.

Elle avait accompli la plupart de ses missions seule et il était l’unique personne dans la pièce susceptible de quitter le palais.

— Non, nous avons besoin de lui pour préparer les enchanteurs à se battre, répondit Imoran.

Tizirel lança un regard à Zéphir, dont les mâchoires s’étaient serrées. Elle aurait pensé qu’il serait heureux de se sentir utile.

— Alors, qui ? questionna-t-elle.

— Faites-le entrer, ordonna le roi.

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