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L'Arrangement - Chapitre 01



Mercredi 21 septembre 2016


Devant ses coéquipiers, Alex affiche calme et concentration. Ce masque le colle au point que même lui peine à distinguer le vrai du feint. Alors qu’il entre sur le terrain, il se focalise sur le bruit du ballon et l’odeur de l’herbe. Personne ne pourrait soupçonner ce qu’il dissimule.

Le stade est vide, à l’exception du staff technique et de quelques fans autorisés à assister à l’entraînement. Alex garde les yeux sur la balle. L’échauffement terminé, le groupe teste les offensives. L’esprit clair et exercé, il anticipe chaque trajectoire possible et retient la meilleure. Il appelle le ballon et, après une réception maîtrisée, il le transmet d’un coup de pied assuré à son attaquant, qui marque. Aux cris de joie succède le retour à leurs postes de ses coéquipiers, qu’il côtoie pour la plupart depuis cinq ans maintenant. Sur le terrain, ils sont soudés, mais leur alliance est fragile. Certains le supportent tout juste, comme Édouard. D’ailleurs, ce dernier vient de lui donner un coup de coude « accidentel» dans le torse. Le souffle coupé, Alex pose les mains sur ses cuisses, le temps de reprendre sa respiration. Il lève les yeux. Édouard poursuit son avancée, mais Abdel le prive du ballon. Alex réprime un sourire. Cela n’augure rien de bon si le meilleur attaquant peut perdre un face-àface aussi facilement… Trop d’assurance et d’arrogance le poussent souvent à l’erreur. Une simple passe aurait permis à son groupe de conserver la possession, mais Édouard aime se la jouer solo.

Alex se redresse, croise le regard du gardien, qui l’observe d’un air inquiet. Il dissipe ses craintes en dressant le pouce et reprend sa place sur le terrain.


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L’entraîneur siffle la fin des étirements. Les joueurs se réunissent autour de lui pour un débriefing. Henry semble satisfait, mais il leur rappelle qu’ils ne doivent pas se reposer sur leurs lauriers. Si les premiers matchs du championnat se sont bien déroulés et que l’équipe se positionne seconde au classement de Ligue 1, rien n’est jamais acquis, surtout si tôt dans la saison. Quelques minutes plus tard, chacun se disperse selon son envie, en direction des vestiaires ou des fans, qui patientent pour certains depuis des heures en espérant les rencontrer. Alex se dirige vers ces derniers, quand le gardien le rejoint.

— Ça va, tes côtes ?

Paul parle bas, un sourire accroché aux lèvres tandis qu’il tapote doucement le dos d’Alex.

— Oui.

Le visage de Paul devient sérieux, l’éclat de ses iris vert disparaît.

— Méfie-toi de lui, il t’en veut.

— L’eau a coulé sous les ponts depuis qu’on m’a proposé d’être capitaine… Et puis, tu peux parler, monsieur le capitaine !

Alex ponctue sa phrase d’un coup d’épaule joueur.

— Arrête, je ne le réalise toujours pas!

— Pourtant, tu le mérites. Tu es exemplaire, à l’écoute et tout le monde t’apprécie. Si l’autre est trop stupide ou blessé dans son ego pour le comprendre, c’est bien qu’il n’a pas la maturité pour ce poste.

Alex regrette aussitôt ses paroles. Il n’aime pas attirer l’attention sur lui ni dire du mal de ses collègues. Il s’efforce de se montrer courtois avec tous. Malgré tout, depuis l’arrivée d’Édouard deux saisons plus tôt, et sans raison apparente, leur relation n’a fait que se dégrader. La tête d’Alex ne doit pas lui revenir. Ça ou les buts qu’il marque. Avec Paul, c’est tout le contraire. Parfois, Alex se confie à lui. Mais pas sur tout. Il ne veut pas perdre cet allié… Tout est déjà si compliqué ici!

— Je lui parlerai de son attitude en général et j’en toucherai un mot à l’entraîneur, ajoute Paul en ôtant son t-shirt, mais je ne fais pas de miracles.

— Pourtant, je t’ai vu en réaliser plusieurs, lui glisse Alex avec un clin d’œil.

— Arrête tes bêtises et va plutôt rencontrer tes fans! Le capitaine le pousse gentiment vers ceux qui patientent derrière les barrières.

— Oui, mon capitaine, répond Alex avec un salut militaire. Paul s’éloigne en riant, court pour rattraper ses coéquipiers et passe une main sur l’épaule d’Édouard, qu’il serre un peu trop fermement pour que ce soit agréable.


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Alex inspire afin de retrouver son calme et se prépare à rencontrer les supporters. Il n’aime pas trop cet aspect de son métier, mais il doit faire avec. Il connaît l’importance de ces interactions. Il se souvient avoir été enfant et fan lui-même. Il a vécu de près les bons et mauvais côtés de cette célébrité, avec son père. Alors, il prend sur lui, fournit un effort supplémentaire pour afficher une aisance qu’il ne ressent pas.

Qu’est-ce qu’un mensonge de plus ?

Alex signe des autographes, répond aux questions sur le sport. Il ignore les plus intimes, notamment celles des demoiselles aux yeux pétillants et aux t-shirts moulants. Il refuse les demandes de bises, les papiers avec leurs numéros, accepte à contrecœur quelques selfies.

— C’est quoi ton secret pour rester au top à ton âge ? l’interroge un jeune homme vêtu de la tête aux pieds aux couleurs du club. Un point de moins pour le tact! Alex force un sourire.

— Le secret, c’est de travailler dur chaque jour. S’entraîner, s’entraîner et encore s’entraîner, sans oublier les étirements, le repos et se coucher tôt.

— Tu parles d’un secret! Ça a l’air ennuyeux. La remarque lui vaut une chiquenaude de l’un de ses camarades.

— Ça fonctionne, c’est tout ce qui compte ! Et puis, les secrets doivent le rester, pas vrai ? affirme un autre fan. Cette phrase résonne en Alex, et son humeur devient morose. Parce que pour ce qui est des secrets, il en connaît un rayon. Il décide de mettre fin au jeu des questions-réponses.


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Dans les vestiaires, le bruit, l’odeur et l’humidité assaillent ses sens. Malgré le chic du lambris, l’endroit ne recèle pas le glamour imaginé par ceux qui rêvent d’y mettre les pieds. Les effluves des corps et des vêtements sales se mêlent aux parfums entêtants des gels douche. Tout cela pourrait donner la nausée à un non-initié, mais Alex trouve cette odeur familière rassurante.

Il s’assied sur un banc et commence à délacer ses chaussures. Ça crie, ça rit, ça parle fort. Alex se sent une nouvelle fois différent, une anomalie dans ce groupe. Il préfère la tranquillité et se languit de retrouver, d’ici quelques heures, celle de sa maison normande.

Édouard sort de la salle de douche attenante, une serviette autour de la taille. Il affiche une expression fermée. Il doit ruminer les remarques de son capitaine. Puis un éclair de malice traverse ses traits fins.

— Hé, Paul! T’as vu le dernier match de Martin? C’était mauvais! Ils n’ont pas marqué une seule fois depuis la reprise.

— Je pense qu’il a manqué d’opportunités. Son équipe compte beaucoup de nouveaux éléments, il faut que les choses se mettent en place. Il n’a pas à rougir de sa performance et il reste un redoutable adversaire. Tu ne devrais pas le sous-estimer.

— Les gars, vous avez vu comment Paul fait son capitaine : «Martin a manqué d’opportunités». Ah ! Il parle bien… Moi, j’aime pas la langue de bois: Martin a juste joué comme un pédé, c’est tout!

Les éclats de rire fusent et résonnent sur chacun des murs carrelés où l’eau ruisselle, avant de revenir poignarder Alex en plein cœur. Il prend soin de garder les yeux fixés sur ses lacets. Il n’a pas besoin de voir l’expression dédaigneuse et satisfaite d’Édouard. Ce dernier représente le sportif idéal: beau, musclé, toujours un sourire aux lèvres, un mannequin à son bras et une coiffure sophistiquée qui ne bouge jamais d’un millimètre. Cependant, derrière cette apparence lisse, si l’on se donne la peine de regarder au-delà de ses iris bleus angéliques, quelque chose de noir pourrit l’intérieur: l’ignorance et la peur.

Alex rit jaune et ôte enfin ses chaussures. Pour la majorité de ses coéquipiers, ces mots passent pour une insulte anodine. Ils auraient tout aussi bien pu dire «pied », tant l’homophobie leur vient naturellement. Mais pour lui, c’est bien plus qu’une injure : c’est la confirmation qu’il fait bien de se taire. À seulement quelques années de la retraite et à quelques semaines d’une possible sélection en équipe nationale, sortir du placard est un risque qu’il refuse de prendre. En silence, il saisit une serviette et se dirige vers les douches, ignorant le regard supérieur que lui jette Édouard.


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Alors que ses coéquipiers projettent de sortir en cette veille de journée de repos, Alex monte dans sa voiture. Il fuit la banlieue parisienne, son bruit, sa pollution et ses faux-semblants. À mesure que les kilomètres défilent, la pression sur sa poitrine se relâche. Une fois que des arbres, des champs et de petites maisons remplacent les immeubles, il respire à nouveau. Ces changements de peau, de rôle, deviennent de plus en plus difficiles avec le temps qui passe. Ce dédoublement l’épuise, le costume de «normalité» attendu par les autres craque aux entournures.

Enfin, il aperçoit l’impasse dans laquelle il a établi son havre de paix, et plus rien n’a d’importance. Il se gare, sort de sa voiture et inspire le parfum vivifiant de la campagne, humide et frais.

À l’intérieur, il dépose son sac dans le salon. Il jette un coup d’œil envieux à sa bibliothèque, mais ce n’est pas encore le moment. Il ouvre les fenêtres afin de chasser l’odeur de renfermé qui a remplacé celle des boiseries. Alex regarde avec tendresse le cadre où sa mère lui sourit. Dans le cellier, il troque ses baskets pour une paire de bottes en caoutchouc et enfile un cardigan en laine. Une fois dehors, il suit le chemin gravillonné qui mène à un être cher. Il avance à bonne allure, mais il prend le temps d’observer le changement perceptible de saison sur les champs et les feuilles des arbres. Les aboiements qui se rapprochent le rassurent; il est arrivé.

Il sonne à la porte. André, vêtu d’un pantalon de velours côtelé et d’une chemise à carreaux, ouvre avant de sortir et de refermer derrière lui.

— Alex! Content de te voir, mais sûrement pas autant que les chiens. Suis-moi.

Alex s’exécute. André n’est pas du genre à se perdre en politesses futiles. Le temps représente une denrée rare ici, où tant d’êtres réclament attention, soins et amour. Ils contournent la clinique vétérinaire et arrivent au refuge.

— Ton protégé se porte comme un charme, il se remet de l’opération aussi bien que possible. Malheureusement, nous avons accueilli trois nouveaux pensionnaires cette semaine. J’espérais que ce serait plus calme après la vague de cet été, mais bon…

Il saisit un seau de croquettes, le secoue, provoquant une série d’aboiements enthousiastes.

— Tu vas avoir besoin de plus de place, devine Alex.

— Oui, et de plus de bénévoles. Ce ne sera pas une mince affaire ! Mes petits jeunes repartent en ville pour les études, je vais devoir me débrouiller jusqu’aux vacances de la Toussaint.

— Je viendrai autant que possible, mais avec les matchs en extérieur, ça sera difficile.

— Ce n’était pas un reproche, mon grand. Tu as passé tes vacances à m’aider, alors que tu aurais pu en profiter pour voyager et traîner avec des gens de ton âge, plutôt qu’avec ces pauvres animaux abandonnés.

— Je sais, mais j’aimerais faire plus.

Ils arrivent aux enclos. Les chiens aboient de plus belle. Mais Alex n’entend et ne voit plus rien d’autre que Filou, un Jack Russel blanc avec une tache noire autour de l’œil gauche. Son cœur fond un peu plus à chaque visite. L’animal possède une patte arrière plus courte, mais son énergie lui permet de compenser cette minuscule différence. Entre Alex et lui, ça a été le coup de foudre. Il l’aurait adopté si son style de vie s’accordait avec les soins dont Filou a besoin. Aujourd’hui, il bondit de joie, malgré sa collerette et un pansement sur le flanc gauche, où une coupure s’est infectée.

Alex s’agenouille et libère le chien, qui se jette sur lui pour obtenir des caresses. Alex rit et se sent léger, soulagé du poids des apparences.

— Va le promener pendant que je commence à nourrir les autres, tu pourras me rejoindre plus tard, lui ordonne gentiment André.

— Merci.

— Non, merci à toi.


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Alex marche accompagné de Filou, qui boitille à ses côtés. L’animal lui lance sans arrêt des coups d’œil pour s’assurer qu’il se trouve toujours là. De temps en temps, l’instinct reprend le dessus et il s’arrête, alerté par l’envol d’un oiseau dans le champ voisin, avant de rejoindre Alex aussi vite que son handicap et sa blessure le lui permettent.

Aussi agréable que soit ce moment, l’esprit d’Alex revient vers le foot. Il redoute son retour à Paris pour le prochain entraînement. Il en a assez de devoir prêter attention à tout et d’éviter les sujets qui pourraient devenir dangereux pour lui. Maintenant qu’il s’est réinstallé dans le village de son enfance, il a une bonne excuse pour refuser les invitations de ses coéquipiers. Ces derniers, ceux qui sont officiellement célibataires, ne se privent pas de soirées de beuveries ou en boîte de nuit. Il n’a aucune envie de les rejoindre et d’entendre leurs encouragements à aller draguer une femme. Sans compter qu’il n’aime pas la publicité. Il n’a nulle intention de se retrouver sur la couverture des journaux à scandale comme eux, qui s’y affichent chaque fois avec une nouvelle inconnue au bras. Il ne dénigre pas leur style de vie, le sien ne vaut guère mieux.

Alex poursuit sa promenade. Bientôt, il croise ses plus proches voisins, un couple résidant à quatre cents mètres, mariés depuis trente-quatre ans. Comme toujours, ils se tiennent la main. Ils le saluent, puis se contemplent à nouveau comme si l’autre représentait tout et qu’ils ne souhaitaient pas gâcher de précieuses secondes à regarder ailleurs. Peut-être qu’au fond de lui, une toute petite partie d’Alex les envie. En tout cas, il se réjouit de leur bonheur, même s’il ne le connaîtra jamais.


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Ce soir-là, installé devant un feu de cheminée, allumé plus pour l’ambiance que pour lutter contre le froid, Alex poursuit la lecture d’un roman policier. Entre les craquements caractéristiques des vieilles demeures, le crépitement du bois qui se consume et les hululements d’une chouette, il se sent détendu. Rien ne lui manque. Enfin, presque. Si Filou dormait à ses pieds ou, plus vraisemblablement, à ses côtés sur le canapé, ce ne serait pas si mal. Le sommeil gagne Alex, qui s’étire. Son corps lui rappelle de plus en plus souvent que ses vingt ans ne sont plus qu’un lointain souvenir. Son genou droit l’élance et ses épaules sont endolories par sa dernière séance de musculation. Il accepterait volontiers un massage… Peut-être même plus si affinités. D’ailleurs, à quand remonte sa dernière visite dans un club pour une étreinte éphémère ? À trop longtemps, apparemment. Peutêtre qu’il y passera demain. Il inspire profondément pour chasser ses désirs inassouvis et se replonge dans son livre.

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