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Murmures Funèbres - Chapitre 01



Tania verrouilla la porte de son appartement et descendit au sous-sol du bâtiment où était garée sa voiture. Elle aimait travailler de nuit, mais les stationnements nocturnes la terrifiaient. Elle avait toujours la main plongée dans son sac, prête à dégainer son poivre de cayenne en vaporisateur. Elle vérifiait chaque fois la banquette arrière de sa voiture avant de s’y enfermer en verrouillant immédiatement les portières. Soulagée, elle démarra et baissa un peu le volume de la radio. Elle voyait mieux avec moins de bruit. Un seul sens en action à la fois augmentait sa vigilance. Mais à cette heure indue de la nuit, elle ne vit aucun voisin et sortit du stationnement sans même croiser une autre voiture. En écoutant distraitement le chanteur déverser son âme, selon ses propres paroles, Tania prit l’autoroute 10 déserte pour suivre le chemin si familier vers son travail. Elle aurait sûrement du rattrapage à faire sur sa collègue de la soirée. L’entreprise funéraire était de taille importante tant dans ses locaux que son nombre d’employés. Tania se retrouvait parfois à terminer ou fignoler le travail des autres, mais c’était peu cher payé pour travailler en paix la nuit. Elle savait qu’elle était la plus expérimentée et la plus douée dans son domaine. Elle avait cette touche spéciale qui donnait l’impression que le défunt était assoupi. Elle préférait faire un corps de A à Z car, de cette façon, elle n’avait pas de mauvaises surprises. Elle savait exactement ce qui avait été fait sur son client. Martin, le gardien de nuit et son seul collègue nocturne, l’appréciait. Il passait parfois au labo pour voir si tout allait bien. Il lui offrait du café, des choses comme ça. Tania le trouvait sympathique, sans plus. Il ne l’intéressait pas « comme ça ». Elle lui souriait poliment, mais ne laissait jamais la moindre porte ouverte qui lui ferait croire à plus qu’un intérêt professionnel. Elle prit une sortie et, quelques minutes plus tard, elle entra dans le stationnement pour se garer à sa place habituelle près de la porte arrière. Il tombait une petite pluie froide, mais elle n’en était pas incommodée. Ses cheveux longs et frisés comme un mouton n’en souffriraient pas plus que ça et le maquillage n’était pas son truc. Elle était douée sur le visage des autres, en mettant en valeur leur beauté naturelle, mais pour sa part, elle trouvait cela irritant de porter quelque chose sur sa peau. La pluie, donc, n’était pas une catastrophe pour elle. — Bonsoir Tania ! la salua Martin. On ne sera que tous les deux cette nuit. Le concierge a terminé tôt comme d’habitude. — C’est parfait. Personne sur la route ? lui demanda-t-elle. — Pas pour le moment. Mais tu sais comment c’est : ça peut arriver n’importe quand. Ils étaient la plus grosse entreprise funéraire de la région de l’Estrie à être ouverte en tout temps. Il était fréquent de recevoir des corps la nuit. Tania alla à son casier pour enfiler sa tenue de travail. Se nouer les cheveux lui était difficile, alors elle ajoutait toujours un filet sur sa tignasse brune. Puis, elle entra dans le labo. Tout en se lavant les mains et en attachant son tablier, elle observa ce qui l’attendait sur les tables. Elle avait deux finitions et un client tout neuf. Elle le garderait pour la fin. En lisant le dossier, elle vit que l’une des finitions était pour la crémation, juste une identification à préparer, le minimum. La famille viendrait faire ses adieux discrètement au mort avant qu’il passe au four. Ça ne lui demanderait pas un gros effort. L’homme, dans la soixantaine, avait une barbe qui lui mangeait la moitié du visage. Elle vérifia dans le dossier : crise cardiaque. Il n’avait aucun bleu ni bosse à camoufler, c’était vraiment un cas à faire sans trop réfléchir. Elle le prépara en quelques instants et le rangea dans le frigo. Puis, elle vit une jolie femme assez jeune, quarante-sept ans. Mais cette fois, la tâche s’annonçait ardue. Un accident de voiture lui avait laissé le visage couvert de petites coupures et de contusions. Le travail de fond avait été bien fait pour remodeler, mais il lui faudrait tout son talent pour camoufler et rendre le corps présentable sans créer un choc à la famille. Elle tenait à faire oublier les derniers instants de vie des défunts. Elle jetait de temps à autre un œil sur le corps couché sur la troisième table, celui qui l’attendait pour une séance complète. C’était un homme début trentaine, à peu près son âge. Elle n’avait pas encore regardé son dossier, mais elle avait jeté un œil rapidement sur son corps. Il n’avait pas de blessures apparentes. Un homme qui avait l’air de prendre soin de sa personne : il était musclé et sans défauts visibles. On aurait pu croire à un mannequin de vitrine avec la plasticité de son corps refroidi. Tania sourit. Elle pensa à sa mère, qui serait scandalisée de la voir jauger de la beauté d’un cadavre. En fait, elle avait traumatisé sa mère dès le jour où elle avait décidé d’aller étudier dans le domaine de la thanatopraxie. « Embaumeuse ! », s’était-elle écriée en roulant les yeux comme si elle allait perdre conscience. Ce ne fut qu’une série de déceptions, de soupirs et de cris de terreur à la moindre explication de ses travaux scolaires. Tania ne pouvait parler à personne de son métier. Sa sœur et son père préféraient qu’elle n’en fasse pas trop mention pour s’épargner les gémissements de sa mère. Tania savait que son père n’était pas si sensible et sa sœur avait une fascination pour les « creepy pastas », ces histoires de criminels macabres. Mais la mère de famille des plus traditionnelles qu’était la sienne ne pouvait souffrir qu’on parle de la mort autrement qu’avec discrétion et un profond respect. Tania avait beau expliquer que, justement, elle était celle qui rendait les funérailles dignes, d’après sa mère c’était peu noble comme métier. Nécessaire, mais pas assez « glamour » à son goût selon ce qu’en déduisait Tania. Sa mère ne pouvait pas saisir qu’elle avait rapidement compris que son travail était des plus importants. Elle faisait une différence dans le processus de deuil des gens. Son travail était magnifique selon les termes de ses enseignants et, plus tard, de son superviseur quand elle avait commencé à pratiquer dans l’entreprise. Le silence était lassant par moments dans le labo. Tania retira ses gants. Elle avait terminé avec la dame et elle la ramena dans le frigo. Elle attrapa son téléphone pour choisir une playlist. Elle aimait bien se mettre des ambiances différentes selon son humeur du jour, parfois sur le feeling que lui inspirait le peu qu’elle savait de l’histoire du défunt. Elle sélectionna celle nommée « Summer ». Elle regroupait ses chansons favorites qui rappelaient l’été, des rythmes qui font danser. Elle balança les hanches en enfilant sa nouvelle paire de gants. Elle ouvrit le dossier du bel homme sur la table. Ils n’avaient pas encore contacté la famille, mais, étrangement pour un homme de son âge, ses volontés avaient été exprimées chez un notaire et les fonds mis à disposition. Elle avait donc la liberté de faire le travail d’embaumement. Il sortait de la morgue de Montréal et le coroner avait conclu avec le médecin légiste à une mort naturelle, une rupture d’anévrisme. Quel gâchis à seulement trente et un ans de finir en forme et avec toute la vie devant soi. Tania posa la main sur sa tête que l’on avait ouverte pour l’enquête. Ses jolis cheveux bruns légèrement bouclés avaient été maltraités pour la cause, mais elle arriverait à le rendre impeccable. Elle se retourna pour approcher le chariot sur lequel ses instruments étaient prêts. Le mort soupira. Tania suspendit son geste. Les corps avaient parfois de drôles de réactions lors du traitement des cavités, mais celui-ci était passé par les mains du médecin légiste. Tous les bruits avaient déjà été exprimés de cette enveloppe qui avait été ouverte et retournée dans tous les sens. Il soupira à nouveau. Tania ferma les yeux. Ce n’était pas possible. Il y avait des années que cela ne lui était pas arrivé. Elle pensait que c’était fini pour toujours. Elle agrippa le chariot et s’approcha de l’homme étendu. Son visage impassible ne laissait rien transparaître. Et pourtant… Tania décida d’initier la conversation. Elle préférait garder le contrôle et établir les règles. Elle ferma à nouveau les yeux, espérant qu’elle se trompait. — Monsieur Lévis, murmura-t-elle. Nous allons nous entendre sur quelques petites choses. Vous pouvez parler tant que vous restez poli et que vous ne me touchez pas. Si vous ne respectez pas l’une de ces deux règles très simples, je vous remets au frigo et quelqu’un d’autre s’occupera de vous. Est-ce qu’on est bien d’accord ? — Oui. Appelez-moi Nathan. Tania serra les poings et les yeux, en colère. Elle sentit des larmes perler aux coins de ses yeux. Elle prit une grande respiration et expira longuement. Elle devait garder son calme. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ? Rien n’avait changé ! Elle avait tout respecté à la lettre. Le mort soupira à nouveau, lui rappelant sa présence déprimante. Son psy ne sera pas très content. Elle n’avait pas cessé sa médication pourtant. — Je suis désolé de vous déranger à ce point. — Ça va, Nathan. C’est moi qui suis déçue de moi-même. Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Tu peux me tutoyer. — D’accord. Tania commença par examiner ce que le médecin légiste avait déjà fait pour éviter de rouvrir Nathan pour rien. Même si le mort ne parlait pas, elle savait qu’il devait avoir un tas de questions. Elle soupira. — Tu es bien silencieux, Nathan. Pas que ça me dérange. D’habitude, les autres en profitaient pour me raconter leurs malheurs et l’injustice de la mort. — Je n’ai rien de spécial à dire. Parle-moi de toi. Tania regarda le corps immobile de Nathan. C’était une première. Il voulait la connaître. Comme c’est étrange, songea-t-elle. Son psy sera définitivement hors de lui. Il allait lui parler de son ego. On dirait qu’elle ne pouvait s’empêcher de parler à Nathan. Ce devait être l’effet de sa beauté figée dans le temps. — Que veux-tu savoir, Nathan ? lui demanda-t-elle en se concentrant sur sa tâche. — Est-ce que toi aussi quand tu vas mourir, tu te retrouveras seule ? Je veux dire, as-tu une famille, une vie, des amis ? C’était sûrement une mauvaise blague. Qui était-il pour lui dire des choses pareilles ? Bien sûr qu’elle avait une famille, mais elle était « embaumeuse » de nuit. C’était évident qu’elle ne courait pas les événements et les soirées amicales. Elle n’aimait pas vraiment la compagnie des gens, des vivants. Et des morts qui parlent non plus. Tania fronça des sourcils et se redressa. — J’ai une famille, Nathan. — Tout le monde a une famille. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu sembles être gentille et j’essayais de l’être. Moi, je n’avais personne dans ma vie. — Je suis désolée pour toi. — Merci. C’est à ce moment qu’il enfreignit une règle. Tania sentit sa main frôler la sienne alors qu’elle était penchée près de son torse. Elle recula vivement. Elle avait été claire pourtant et, dès les premiers instants, il osait la toucher. C’était une escalade beaucoup trop intense. Tania sentit son cœur sauter des battements. — Tu as désobéi à une règle très claire ! Tu retournes au frigo ! Connard ! hurla-t-elle, presque hystérique. La porte à battants s’ouvrit à la volée. Tania lâcha un cri de mort. Martin entra en poussant une civière. Il hurla aussi. Un homme derrière lui sursauta également et fonça dans la porte qui se refermait. — Merde, Tania ! J’ai pourtant fait beaucoup de bruit. — Désolée ! C’est la musique. Elle s’empressa d’enlever ses gants et de fermer son appareil. On lui apportait un autre corps juste à temps. La paperasse signée, on lui laissa un gentil vieil homme mort dans son sommeil. Elle jeta un œil au corps de Nathan. Comme sa famille ne s’était pas manifestée encore, il n’était pas urgent. Elle salua Martin et le « livreur » et se dépêcha de remettre Nathan dans le frigo. — Je suis désolé, Tania. Elle ferma la porte et s’appuya dessus un moment. Elle l’entendait s’excuser dans le frigo. Elle reprit son téléphone dans sa poche et relança la musique, le volume à fond. Ça faisait si longtemps que ce n’était pas arrivé, et jamais aussi intensément. Elle soupira et se remit au travail. — Livin’ la vida loca, tu l’as dit, Ricky, marmonna-t-elle.

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